Entrevue: Warren Market - Street Commercial, 20 ans de silence, le house et les subventions

Par le lundi, 17 juin 2013 08:12 | Lancements
Warren Market, Tony Starks et Hakim Docteur Warren Market, Tony Starks et Hakim Docteur Entrevue et photos par ViRulent

Entrevue avec Warren Market et son associé Hakim Docteur, lors de la séance d'écoute privée de l'album-compilation Street Commercial, quelque part au centre-ville de Montréal, le 15 juin 2013. On parle de l'album, de la musique house et des subventions dans le milieu hip-hop québécois... 

Warren Market - Street Commercial

Warren, de son vrai nom, se faisait autrefois appeler Black Keb, lorsqu'il était dans le groupe Eaux2Mély. Il a également dirigé un site web de hip-hop québécois à tendance street (LaRueParle.com) de 2004 à 2008.

 
DISQC : On est ici aujourd'hui pour écouter un album qui s'appelle « Street Commercial ». C'est un nom intéressant. Pouvez-vous expliquer le concept derrière ce nom-là ?
 
Warren Market : Pour moi, y'a 3 étapes dans la musique : t'as l'underground, t'as l'street pis t'as l'commercial. Nous autres, on voulait se situer... On voulait rester dans un son street, donner un peu dans l'underground, mais aussi avoir une ouverture commerciale pour que monsieur/madame tout le monde puisse écouter et apprécier les tracks.
 
À Montréal, tout le monde est rendu street pis tout le monde a peur du commercial. Nous autres, on voulait oser. C'est un style dans le fond qu'on appelle le Street Commercial.
 
Hakim Docteur : C'est un concept original. On a essayé de mettre un style de rue – parce que c'est ça que nous sommes – puis on voulait juste commercialiser ce son là, qui est trop souvent incompris. C'est assez difficile de percer dans l'industrie de Montréal... On voulait rester vrais, mais en même temps commercialiser notre style.
 
 
Le sous-titre de l'album c'est « 20 ans de silence » pis cette phrase là est répétée assez souvent tout au long de l'album. Est-ce que pendant 20 ans vous avez eu l'impression de ne pas pouvoir vous exprimer assez ?
 
Warren : Nous autres on a commencé à faire du rap dans le début des années '90... J'ai jamais eu la possibilité vraiment de dire qu'est-ce j'avais à dire. Ceux qui me connaissent un peu savent que j'ai été en contact avec beaucoup de monde dans la scène depuis way back in the days. J'ai toujours gardé mon opinion dans ma poche, j'attendais le bon moment pour la dire. Pis 20 ans de silence, c'est pour capter l'attention, pour dire qu'on a quelque chose à dire dans l'album...
 
Hakim : 20 ans de silence, ça vient de loin, vu qu'on a commencé dans les années 90 à faire le rap. Nous dans le temps on écoutait, de France : Passi, 2Bal/2Neg', 3ème Œil, Doc Gynéco, MC Solaar. Aux États-Unis on écoutait les débuts de Wu-Tang, Run-DMC, Snoop Dogg, Dr. Dre, Mobb Deep, on a grandi avec ce genre de musique. En plus, on faisait du rap en même temps. On a évolué en même temps que la musique évoluait...
 
C'est maintenant qu'on a l'occasion de s'exprimer et c'est à notre tour le succès, on est capable de le créer. On n'atteint pas le succès, on va le chercher.
 
Puis 20 ans de silence, c'est 20 ans de paroles qu'on avait à dire pis de choses qu'on avait à expliquer...
 
Warren Market - Street Commercial
 
 
L'album contient 32 tracks, c'est particulier, ça dure 2 heures. Y'a différents styles : du rap street pis des trucs house/electro avec très peu de paroles... Est-ce qu'il y a une ligne directrice ?
 
Warren : (Rire) L'album a commencé avec un track de moi pis Hakim qui s'appelle « Montréal n'est pas prêt ». On a sorti ça en 2011 sur l'internet. Les gens avaient bien aimé. À partir de ça...
 
Hakim : On a fait le remix.
 
Warren : On a fait le remix, avec tous les gars qui sont sur le remix... Ensuite on a commencé à faire des tracks. Plein de tracks, très street, sauf que je me suis dit « je veux faire quelque chose de hip-hop, mais on va oser un peu plus... ». Je savais pas où aller exactement. C'est sûr qu'on allait mettre du reggae, du roots... Pis c'est Dom [un ami et partenaire en musique], c'est lui qui m'a dit « hey, pourquoi pas faire des beats de house? » – lui il a déjà produit du house dans le temps, il a travaillé dans les clubs.
 
Moi j'suis pas un gars qui écoute du house, mais des fois j'peux écouter MIX 96 pis... ça joue pis j'écoute, tu comprends. Quand j'écoutais ça, je me disais « hey, tu peux faire ça même si c'est pas ta culture ». Moi j'suis plus hip-hop, mais je me suis dit « Ok, on va faire des beats house, moi pis Dom ! ».
 
Le house, je pense que c'est une nouvelle optique pour moi, c'est des portes que j'ai ouvertes... On va continuer à faire du hip-hop 100%, mais je veux entrer dans le house, ça m'tente!
 
 
C'est écrit album-compilation sur la pochette. C'est un album ou une compilation ?
 
Warren : Dans le fond... Une compilation c'est un album... Tu comprends ce que je veux dire.
 
 
Oui. Mais c'est un album solo avec des featurings, c'est un album de groupe, un collectif...?
 
Warren : C'est mon album. Mais c'est comme si on montre tout le monde avec qui on travaille. Quand on dit compilation, c'est que c'est un groupement des tracks qu'on a fait, Hakim, le Bass, Besrome, tous ceux sur la compilation. Moi j'ai fait la production, j'ai envoyé les beats à tout le monde, on a regroupé le tout. C'est dans ce sens là que c'est une compilation. L'idée vient de moi pis Hakim, faut le dire.
 
Hakim : En gros c'est ça, on est des artistes solos qui sont en train de percer ensemble...
 
Warren : C'est sur que ça s'en va vers un team. On va pas dire un groupe, un clique ou un clan. Moi j'appelle ça plus un team; un dream team.
 
Warren Market - Street Commercial
 
 
Comment les gars se sont rassemblés? Est-ce que vous êtes tous du même coin?
 
Warren : Non, ben non. On vient pas du même coin. Moi j'suis un gars d'Anjou, mais j'ai habité un peu à St-Michel, Montréal-Nord, Fabreville. J'ai habité un p'tit peu partout. Tout le monde, on vient tous d'un coin différent.
 
On se connait depuis fin '90. Moi j'avais mon groupe Eaux2Mély, lui [Hakim] avait son groupe Tra-G-Dure, le Bass avait ses affaires, tout le monde avait ses affaires. On est resté en contact pis avec le temps ça a donné; ça a cliqué. Mais c'est pas un groupe, moi j'appelle ça un team.
 
 
Parmi les gars invités sur l'album, y'a Phillie, Akshun et Da Capo que je connaissais déjà un peu pour avoir entendu des vieux tracks, mais je ne connais pas vraiment les gars. Parle moi d'eux sur le plan personnel.
 
Warren : Phillie, bon. Moi j'ai grandi à Anjou/Tétreaultville. Phillie a grandi à Tétreaultville aussi. J'avais commencé à travailler avec Phillie en 2002-2003, on avait commencé à faire un maxi, mais il a pas pu le finir... Je le connais ça fait longtemps, il est à Toronto maintenant. Je l'ai repogné sur Facebook, je lui ai dit « yo wassup, qu'est ce qui se passe? Yo, faut que tu sois sur la compile!». C'est un de mes rappeurs préférés au Québec, il aurait le potentiel pour percer.
 
Akshun, il était sur « Montréal n'est pas prêt ». C'est Hakim qui m'a dit « faut qu'on check Akshun!». J'aime son style, son anglais, son charisme aussi, you know. Pis qu'est-ce qu'il rep aussi; qu'est-ce qu'il représente.
 
Pis Capo man, on allait à la même école secondaire, à Roberval; l'Académie de Roberval. Lui il avait son clique, moi j'avais mon clique, on n'a jamais été vraiment ensemble, mais ça à donné que, il est dans le même grind que nous...
 
Warren Market - Street Commercial
 
 
As-tu déjà produit des beats pour d'autres personnes ?
 
Warren : J'ai fait des productions, pas des albums au complet, mais j'ai fait des beats pour Kasheem, pour son maxi en '99. J'ai fait de la production pour Kasper, sur sa 1ère ou 2e mixtape. Kasheem avec T.Y.J.E.I. et Connaisseur, dans le même projet qu'ils avaient fait ensemble. J'ai fait de la production pour SunShan [de CatBurglaz], j'faisais des shows avec, mais j'sais pas s'il l'a sorti... Faudrait que je l'appelle pour qu'on signe les papiers (rires).
 
Hakim : T'as fait des beats pour moi!
 
Warren : J'ai fait des beats pour Hakim, tout le monde sur la compile, mais avant ça j'avais fait des beats sur Montréalité. Pour Eaux2Mély pis les gars de Génocide, y'avait d'autres personnes aussi, mais je me rappelle pas là maintenant, j'suis un peu fatigué. Y'a du monde qui m'a contacté way back, mais j'ai pas répondu dans le temps, j'veux pas dire de noms...
 
Dans le temps, moi je tripais très Wu-Tang... pis j'ai rencontré Tony Starks, lui il était plus mélodieux. Tu rencontres des personnes qui sont meilleures que toi dans une discipline pis ça t'ouvre les yeux... Moi j'suis un gars old school, mais le rap est rendu où il est rendu. Si j'suis capable de faire des beats old school que j'aime, si j'suis un bon producteur, faut que j'sois capable de faire aussi les beats du moment, au niveau des techniques pis de l'enregistrement. Mon frère qui est aux États-Unis, il s'appelle Dr Sus, il est beaucoup plus avancé que moi au niveau musical. Y'a beaucoup de beats que je lui ai envoyé pis je lui ai demandé « yo whatchu think about that?» pis il m'a dit « yo, change that, change that, change that  » pis il a mis des effets, il a mixé, pis il me renvoit ça...
 
Les gars à Montréal font des bons beats, y'a des beatmakers qui sont très bons, mais tsé, des fois il faut que tu décolles, il faut que tu surprennes un peu. Avec l'album c'est ça qu'on a essayé de faire.
 
 
Au début de l'album tu dis « ... merci à Martin Gingras pour la subvention » et plus tard dans l'album, y'a un track que tu annonces comme étant une parodie des rappeurs qui ont des subventions. C'est quoi l'affaire exactement?
 
Warren : Je vais être honnête avec toi. Ce track là, c'est l'avant dernier track qu'on a enregistré. L'album est sorti le 4 juin, on a enregistré ce track là en mi-mai.
 
Ceux qui me connaissent savent que j'suis un gars baveux, mais en même temps j'suis sérieux, ça fait que j'peux passer un message en étant sarcastique. J'trouve qu'à Montréal les gars dépendent trop des subventions.
 
Moi j'ai jamais été chercher de subventions. J'suis de l'école de Montréalité, Connaisseur, L'Instigatt, Mickey Style, Bad News Brown. Dans ce temps-là man, moi je trouve que le rap était vrai, de A à Z. T'allais en studio, tu dépensais ton argent, tu comprends ce que je veux dire, c'était ton argent. Pis ça se sent dans la musique, ça s'entend, le grind. J'pense que c'est ça le rap : le grind. Pis même commercial, où est-ce que tu vas entendre en France que les gars ont été chercher des subventions? Où aux States? J'ai jamais entendu ça moi!
 
Qu'est-ce qui est l'fun c'est de voir quelqu'un qui part de zéro pis qui arrive quelque part sans aide. Pis c'est ça qui fait en sorte que je respecte pis que j'écoute la musique.
 
Ici, moi je trouve que les gens sont trop... ils vont chercher des subventions pis ils se la jouent, ils se la pètent. Moi si on me donnait 15, 20, 30 mille, j'donnerais ça à des causes, comme pour prévenir le décrochage [scolaire], pis je sortirais mon album avec mon argent! C'est ça ma philosophie, tu comprends.
 
On a assez d'argent pour acheter nos affaires, on a nos studios, on tourne les vidéos nous-mêmes. C'est ça le hip-hop, c'est pas juste la musique, c'est tout ce qu'il y a en arrière. Si on me donne 15 mille pis je paye quelqu'un d'autre pour tout faire à ma place, ça devient comme une drogue...
 
Hakim : Comme dit le proverbe : « j'veux pas de ton poisson, je préfère que tu m'apprennes à pêcher », ça fait bien plus avancer...
 
Warren : C'est sûr qu'avec le track, je vise quelqu'un, je vise un groupe de labels... Mais c'est du monde que je connais, c'est rien de personnel, c'est plus genre « don't play that game ». Montre moi que t 'es parti de quelque chose pis que que t'es arrivé quelque part, là je vais t'écouter, là t'as quelque chose à m'apprendre.
 
Hakim : Y'en a qui vont chercher des subventions de 30, 40 mille, mais nous on a donné un produit qui équivaut à 30 mille même sans ça.
 
Warren : Moi j'ai quelque chose à me prouver. Je vais être bien plus fier avec un produit que je fais personnellement. Je vais t'expliquer c'est quoi que j'aime pas vraiment avec les subventions : tu vas chercher la subvention, tu promotes ton album, t'as pas de clientèle, l'album fonctionne pas, ça dérange pas parce que c'est déjà payé! Pour moi, y'a pas de développement personnel... Commence à faire 1, 2, 3 ans sans subventions, c'est un défi que je lance. Trois ans sans subventions, on va voir qui qui va rester...
 
 
Tu disais tantôt, Warren, que t'es de l'école de Montréalité, Connaisseur, tout ça. Pourquoi ne pas avoir invité ce monde là sur la compile?
 
Warren : Moi j'suis le genre de gars qui a toujours poussé d'autres personne. Là je voulais me pousser moi. Hakim m'a dit « ouais, mets toi sur la pochette, vas-y man ». Beaucoup de monde pensait que j'avais arrêté. Je me suis dit, je vais le faire par moi-même. Nous autres on est des hommes alpha, fuck it, on le fait, tu comprends c'que je veux dire. Je voulais pas prendre des subventions pis j'voulais pas prendre des noms populaires pis les mettre sur la publicité pour que ça bouge.
 
Warren Market - Street Commercial
 
 
Pis toi Hakim, à quel point es-tu engagé dans l'album exactement ?
 
Hakim : Moi j'suis engagé à 100%, même quand j'suis pas en train de faire des featurings, j'suis en arrière quand-même. Ça c'est plus son projet, moi mon album va être après. C'est Warren qui va préparer mon album, c'est sûr et certain, c'est lui qui va le cook. Donc je me suis dit « je vais prendre de mon temps » pour pousser le son, pousser la musique, pousser l'affaire, on vise le succès.
 
Warren : Toutes toutes toutes les tracks, avant de dire « ok c'est bon », j'appelle Hakim pour lui demander « qu'est-ce que tu penses de ça? ». Toutes les tracks de l'album, Hakim était là. Après Dom s'est rajouté. On peut pas tout faire tout seul. Tony aussi a beaucoup aidé. Moi j'suis très très très technique, j'vois les mathématiques avant tout, après j'demande à Hakim, c'est comme un producteur associé.
 
 
En conclusion...
 
Hakim : Street Commercial, sur iTunes, Amazon... J'espère que les gens vont entrer dans notre monde.

Warren : On a été hip-hop, mais je veux vraiment miser sur la section house aussi. Des fois t'écoutes un album hip-hop local, j'veux pas dire de nom, t'écoutes l'album de A à Z, pis tu te sens down [déprimé] après. L'album peut être bon quand même, mais moi j'voulais pas faire ça.
 
T'écoutes un album de Wu-Tang, après tu te sens grimey. T'écoute un album de Das EFX, tu te sens hip-hop, go breakdance, par exemple. T'écoutes un album old school de IAM, tu te sens un peu down après. Sur l'album [Street-Commercial], un moment donné tu vas entendre les tracks house pis tu vas être plus hype, c'est ça que je voulais faire.
 
Pis l'album est animé comme une station de radio, avec 2-3 skits, pour montrer qu'on est ouvert à tout. Y'a du roots, du dancehall... J'pensais pas qu'on allait faire 2 heures au début, mais that's it. J'pense que les gens vont être satisfaits pis c'est ça qui compte. Nous on est satisfaits, tous les tracks qu'on a mis c'est des tracks qu'on feel.
 
 

Street Commercial
Warren Market
Chansons 6 Commentaires 0
4 out of 54 out of 54 out of 54 out of 54 out of 5
Sortie 04 juin 2013
Format Compilation
Style Street
Label W5 Music Group

 

L'album-compilation Street Commercial est en écoute sur Rdio et en vente sur iTunes et Amazon.

 

Suivez Warren Market sur Facebook, Twitter, Instagram et www.warrenmarket.ca

Suivez DISQC sur FacebookTwitter et Instagram

 
Alex Dilem

Fondateur, Éditeur, Chroniqueur, Photos preneur, Vidéos monteur, Choses faiseur, Webmaster, Anticipateur, etc.

Site internet : alexdilem.tumblr.com E-mail Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

comments powered by Disqus